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NEW GENERATION, LOST GENERATION

Psychanalyse et théorie critique #2

mercredi 21 janvier 2026, par AutreFutur, Jean-Marc Royer

Quittez les réseaux sociaux [1] !

Ils transforment l’infans en croyant, le S en Z
Cela est largement connu, la relation parent/enfant est déterminante dans les premiers mois de son existence. Le landau place encore l’infans face à ses parents. Mais pourquoi faire ? Pour susciter un face à face, les yeux dans les yeux ? Rien n’est moins sûr à présent car ce parent parle ailleurs et ne la regarde plus vraiment, « cette petite chose ». Et l’infans, interloqué, de se dire, sans pouvoir le formuler distinctement : « Quel est donc cet objet magique qui me vole mon intime relation ? »
Les pédopsychiatres, eux, ont alerté depuis des années [2] sur le phénomène : cette présence-absence du parent est très mal vécue, elle relève même d’une insurmontable solitude, assimilée à un abandon par le petit. Mais il y a pire : lorsqu’il a été régulièrement exposé à l’écran bleu et qu’on le lui retire sans sommation, alors il entre en détresse : ses cris manifestent une angoisse, une souffrance psychique qui ne peut s’exprimer que par des gesticulations totalement confuses, désordonnées. C’est impressionnant, et il faut l’avoir vu une fois au moins pour en saisir toute la douloureuse dimension pour ce petit être.
Quelques mois ou années plus tard, alors que l’enfant s’intéresse normalement à une quantité de plus en plus importante d’objets, le SMartphone (SM) [3], s’il a malheureusement été placé entre ses mains, se propose, et lui propose, d’en représenter la totalité, avec les dangers de fermeture au monde réel que cela induit. Sans parler des atteintes à ses capacités cognitives, de symbolisation et d’empathie. C’est ainsi que l’on voit de plus en plus d’adolescents sourire et parler à leur SM, en fait à les chérir comme un doudou pérenne [4] mais de plus en plus encombrant : il est là sous l’oreiller et veille discrètement.
Mais à la suite d’un usage permanent ou semi-permanent durant l’enfance, le déplacement de l’investissement libidinal induit par l’objet SM pourra le conduire à contourner un long et tumultueux processus d’individuation. Dès lors, l’accroche à l’objet pourra induire une « stratégie d’évitement du manque à être » que cette civilisation ne peut d’ailleurs pas lui permettre de sublimer, bien au contraire. Le narcissisme et les addictions pourront alors devenir ses maîtres avec une ombre menaçante en fond de scène.
Plus tard, la puissance de calcul et de sollicitation du SM annihilera tout espace de repos pour l’inconscient, non seulement par son usage, mais aussi par l’incommensurabilité de ses propositions – vidéos, articles ou « liens de renvois » – instantanément disponibles. Que ce soit par sa construction – « les capacités de mon moteur de recherche sont infinies, petit Homme » – ou que ce soit par le contenu des messages soigneusement sélectionnés pour nous faire « rebondir », l’algorithme est parfaitement configuré pour installer ou étayer une obsessionnalité névrotique. En effet, la quête et le nombre des requêtes possibles prennent une dimension infinie, à proprement parler inépuisable (avec, pour validation, le nombre de « followers »). Alors, dans « la chaleur brûlante de ce désert inhumain », les religions en deviennent pour beaucoup les seuls « oasis de paix et de repos des corps et des âmes », le seul soulagement des hypertensions qui permette d’aménager un espace dans lequel se laisser porter par l’illusion salvatrice, si ce n’est rédemptrice. Et cela quels que soient les croyances et les continents. Il n’est qu’à en constater l’usage ô combien répandu aux États-Unis.
Certes, la réelle présence au monde et son simulacre étaient devenues coalescentes depuis l’invention de la photographie, l’industrie du spectacle et plus encore depuis celle de la télévision. Mais l’objet SM, parce qu’il permet de les faire cohabiter de manière animée, permanente et dédiée à chacun et à chaque instant, favorise fonctionnellement un rapport schizoïde à la réalité : je t’aime, moi non plus.
Et que dire des « posts réactionnels », surtout lorsqu’il s’agit d’un évènement imprévu, dérangeant ou violent, telle une « guerre de haute intensité » ? Le complotisme qui les accompagne, lorsqu’il est répandu à cette échelle, est évidemment le symptôme d’une aliénation pratiquement irrémédiable, surtout lorsqu’elle est confortée par une croyance charismatique. Cette aliénation prend d’autant plus aisément pour défouloir le Grand Autre (l’Establishment, le Système…) et ses velléités putatives de « Great Reset », qu’il s’agit en l’occurrence de dénoncer [5] une organisation effectivement très centralisée, puissante, opaque, lointaine, totalement hors de contrôle du citoyen. Ce même citoyen, en étant devenu son serviteur zélé par clics interposés, tâche ainsi, vainement, de se défausser de sa mauvaise conscience. (dans un autre domaine évidemment, le « grand remplacement » ressort des mêmes pathologies).
Le SM conduit à intérioriser, introjecter une position pour le moins ambivalente qui consiste à croire vivre sans temps mort (l’impératif catégorique de l’efficience capitale) et pouvoir jouir sans entrave (un héritage fondateur du mouvement libertarien de Californie). Sublime injonction paradoxale, qui enjoint, pour être, d’avoir tout à la fois : présence/absence, narcissisme/dépendance, efficacité/plaisir, dans un même moment, en un même lieu et dans un même corps. Le libertarien addict et « multi-tâches » depuis les années 1980 aux États-unis a fait école, y compris de manière gravement pathologique et à l’arme automatique dans la cour d’une école de Columbine en 1999. De toutes ces manières, l’objet SM accroît une frustration radicale qui est devenue le puissant vecteur d’une industrialisation mondiale du comportement (et non plus seulement d’une « économie de l’attention »). Cela entraîne, outre la destruction du lien social, une vacuité qui appelle en vain et sans cesse une consommation addictive de produits transformés, qu’ils soient lisibles, audibles, absorbables ou injectables. Bref, des compensations illusoires et dévastatrices pour le physique autant que pour le psychique.
Parallèlement, l’objet SM attise la dissociation. Devant et sur l’écran s’esbaudit un moi idéalisé selon les canons Tictoc du moment qui, peu à peu, prend beaucoup de place dans la réalité. Le « JE » est alors en bonne voie pour désigner un être en cours d’appareillement : si J’AI oublié le nom des rues et si J’AI perdu le sens de l’orientation, peu importe, J’AI mon GPS. D’ailleurs, si J’AI tout oublié, le moteur de recherche est là, qui dépanne ma mémoire défaillante (et me rend encore un peu plus amnésique). Quoi d’étonnant alors à ce qu’on me propose de m’augmenter psychiquement via des puces cérébrales ? Après tout, certains ont déjà une puce implantée dans la main depuis des années [6] et leur JE ne s’en porte pas plus mal : JE rentre dans l’immeuble ou dans le bureau sans clé magnétique ou métallique (des vieilleries).
Ainsi, nous sommes très loin de l’objet transitionnel qui a, en principe, un rôle d’étayage conjoncturellement favorable au développement des enfants. Son intermédiation entre les corps favorisait la rencontre entre deux réalités qui, interférant l’une avec l’autre, faisait peu à peu de chacun d’entre nous quelqu’un d’unique, un petit d’humain pour tout dire. Là, il s’agit de tout autre chose. Le doudou SM lui échappe et le domine ; il ne se sent plus en capacité de concurrencer la machine (une bénédiction pour les marchands d’identités de remplacement prêtes à porter). Et de toutes manières, c’est le Mème qui est valorisable… En outre, avec le SM, l’espace transitionnel est infini, sans borne, abstrait et algorithmé avec ma collaboration active et à l’insu de mon plein gré.
L’objet lui-même est paradoxal : pas seulement à travers les célèbres rétro-photos dénommés « selfies » ou les procès photographiques dressés en permanence à la réalité (au lieu de la regarder) ou encore à travers leur utilisation comme miroirs à maquiller. Que l’on songe à cette autre étrangeté : cet éventuel miroir de soi est aussi miroir d’un monde animé par l’index qui glisse à la surface de l’écran. Sans parler du fait que « mon clone » – celui qui migre actuellement vers le « super data center décarboné de la Norvège polaire » (Ballangen) et que j’alimente à chaque clic – m’échappe au fur et à mesure de son édification alphanumérique.

Fiction tragi-comique
Comme Donald Duck et ses personnages de bandes dessinées qui règnent à Washington DC, on pourrait appeler « espace transactionnel » cette sorte de non-lieu (ovale) où le cynisme et l’illusion narcissique se mêlent de manière inextricable en tournoyant, le temps de quelques jours, jusqu’à ce qu’advienne la chute, répétitive, des fantasmes et des cours de bourse, sans oublier que certaines populations en payent le prix. Comme dans un théâtre d’ombres, ce Guignol triste, gominé à l’extrême et maladivement imbu des restes de sa piteuse personne, balbutie répétitivement « ma cassette, ma casette, mes taxes » car son ontologie maffieuse ne lui permet pas de vivre « son manque à être » abyssal d’une autre manière. Sa crypto manie baptisée $Trump ainsi que sa « Vérité sociale » sont une illustration supplémentaire du fait que le SM relève de la Constitution… d’une (in)cohérence narcissique et maladive, essentiellement à travers l’usage desdits réseaux sociaux dont le sien porte le nom de Truth Social, un comble. De tout cela, il en est résulté un non sujet baptisé Z, (la lettre peinte sur certains véhicules).

Du sujet barré au Zombie numérique Z
Cela va faire bientôt un siècle que Metropolis, de Fritz Lang, mettait en scène des humanoïdes totalement aliénés par le travail à la chaîne, processus qui avait commencé à dessaisir les êtres de leur propre humanité depuis les prolégomènes du capitalisme thermo-industriel. Sa version 2.0 produit à présent des fantômes d’un genre nouveau, qui eux aussi, peuplent au quotidien des souterrains, des couloirs et des rames de transports en commun dans de grandes métropoles. Encore n’est-ce là que la face visible du phénomène. Ces spectres-ci, ceux de notre siècle, ont, greffé entre leurs mains un objet portatif dont l’écran les hypnotise. Que regardent-ils ? Les actualités ? Le dernier épisode d’une série ? Les cours de la bourse ? Un film post-Apo ? Un jeu vidéo ou leurs derniers messages ? Ils semblent vidés de leur substance, totalement accrochés au petit objet noir, lisse et brillant.
Jadis, les « descriptions du comportement zombie » tournaient autour de la même métaphore physiologique : à quelques connexions près, le cerveau serait atteint ; une petite partie en survivrait, la partie la plus ancienne, la plus primitive, celle qui est responsable des pulsions. Conséquence d’une conscience qui perdrait toute accroche avec la réalité, le dividu lambda serait vidé de sa substance, il aurait perdu tout jugement et en représenterait un spécimen soumis et possiblement corvéable [7], atteint d’une somnolence politico-sociale.
Or, à présent, que voit-on parfois dans les rues de New York ou d’ailleurs ? Est-ce un automate qui erre, un apathique qui aurait sombré dans la servitude volontaire ? Le doute subsiste et s’épaissit, d’autant que la vérité des écrans peut être une reconstitution totale de l’IAG, n’est-ce pas ?

De Zombies World à Warzone
Ce qui est certain, c’est que les loups sont entrés en Ukraine mais que les Zombies sont parmi nous, accessoires des usines à trolls. En réalité, une nouvelle époque historique est ouverte dans laquelle des bouleversements anthropologiques profonds et inédits sont à l’œuvre depuis déjà un demi-siècle. C’était la finalité de la contre-révolution néolibérale victorieuse (1973-1989), au-delà de l’hégémonie culturelle, économique et politique. Changer le mode d’être, éradiquer la pensée critique, remodeler les corps et les cerveaux.
Dans La raison Graphique [8], l’anthropologue Jack Goody avait déjà attiré l’attention sur la « perte » que constitue le passage à l’écriture et qui signe encore pour beaucoup le passage à l’Histoire, contrairement aux archéologues [9] qui préfèrent le dater de la sédentarisation. Et dans un monde sans limite [10], le psychanalyste Jean-Pierre Lebrun attitrait l’attention sur ce que la perte de l’énonciation verbale, en face à face, entraînait. Le comble, c’est que cela s’accompagne d’un délaissement des livres… Soit. Désertez le Zombie land, quittez les réseaux sociaux.

Je me souviens. C’était au moment des grandes grèves de décembre 1995 : les gens, par milliers, allaient à pied dans Paris, heureux de repeupler les rues comme jadis, dans une commune solidarité. L’auto-stop était redevenu à la mode au cœur de la capitale et l’on arrivait à l’heure qu’on pouvait au bureau. La bonne humeur des collègues se lisait dans leurs yeux puisque l’improbable faisait ainsi à nouveau irruption dans nos vies. Le SM n’existait pas encore et l’on vivait tout de même.
Je me souviens des premiers temps de l’usage des téléphones portables – qui n’étaient rien d’autre que des téléphones, mais portables : les personnes qui recevaient un appel dans un café, un restaurant ou tout autre lieu public, sortaient ou s’éloignaient afin de ne pas importuner autrui par des échanges strictement personnels, au demeurant. Il en va autrement trente ans après. Exportée par les USA, la régression dépolitisée vers un ensauvagement postmoderne généralisé est devenue un signe de « distinction moderne » et up to date intégré par des populations en voie de colonisation, au point que l’on voit des couples dîner en tête à tête avec leurs oreillettes [11] : un tiers s’est introduit dans la relation, avec leur accord. Dans quelques années, seront-ils encore sûrs que l’autre ne leur parle pas via un prompteur audio implanté et « intelligent » ? Ou bien sont-ils déjà résignés à cette semi-présence que d’aucuns interprètent comme une augmentation de nos capacités cognitives, relationnelles, etc. ?
Croire qu’il pourrait s’agir là de remarques nostalgiques ou réactionnaires, au fond, c’est ne pas avoir compris la dynamique intrinsèque du capitalisme thermo-industriel dont un des maîtres-mot est l’innovation [12] et ce qu’il fait des êtres vivants depuis plus de deux siècles : des prolétaires, c’est-à-dire des êtres dessaisis de leur propre humanité. Cela se vérifie encore plus à présent. Malheureusement, ce genre de bévue analytique pérenne se retrouve sous la plume de ceux qui se targuent de penser lorsqu’ils parlent de la « critique artiste » pour qualifier le romantisme, qu’il soit de ce temps ou du premier XIXe siècle.

Au secours Homère, Eschyle, Sophocle et Euripide !

Jean-Marc Royer


[1Sauf situation d’urgence dans les pays en guerre.

[2Lire à ce sujet Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital, Paris, Seuil, 2019. Hervé Krief, Internet ou le retour à la bougie, Quartz, 2018 ; Nicolas Carr, Internet rend-t-il bête ?, Paris, Robert Laffont, 2011.

[3Et aussi, Sein Maternel ou Sado-Maso…

[4Il n’est qu’à constater la manière dont ces objets sont portés : bien serré dans la main quoi qu’on fasse, en cravate autour du cou, etc.

[5La dénonciation publique est aussi le symptôme des ruptures de mémoire entre générations : jusque dans les années 1980 cela aurait été aussitôt banni de l’espace public, la dénonciation des juifs à l’occupant nazi étant encore vivace dans la plupart des pays mémoires européennes.

[6Nous faisons référence à l’entreprise suédoise Epicenter qui, en 2015, a proposé aux salariés volontaires de se faire greffer une puce dans une main de manière à accéder automatiquement à certains services ou parties du bâtiment.

[7L’état de zombie symbolise le retour à la situation d’esclave, sauf dans certaines de ses formes du nord-est du Brésilien.

[8Jack Goody, La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Minuit, 1979.

[9Et notamment à Jean Guilaine, Professeur émérite au collège de France.

[10J-P Lebrun, Un mode sans limite. Malaise dans la civilisation, Erès 1997 et La Condition humaine n’est pas sans condition, Eyrolles, 2010.

[11Une pratique qui va multiplier les cancers des nerfs auditifs (ANFR).

[12Dans le but de préserver son taux de profit.